Surtout ne le réveillez pas


Derrière une vitre, quelqu’un est couché sur un lit. Il respire. Autour, les détails d’un décor signalent l’hôpital. Un pot de fleurs. Une table avec un plateau-repas. Perfusion et goutte à goutte. D’autres objets se devinent en ombres chinoises. Quelque chose pèse. Une attente. Alors vous parlez à voix basse. Qui sait s’il dort en paix ?
Car peu à peu la chambre s’anime. Un tigre apparaît, va et vient, prêt à bondir. Des enfants s’agitent. La chambre devient cage, manège, boite à musique, tir aux pigeons. Le personnage reste de marbre. Les enfants sont projetés contre les parois. Des cris, des voix déchirent l’espace. Arrêt/marche. Accélération/décélération. Retour au calme. Cycle. Le personnage reste de marbre.

Le mannequin qui respire par l’artifice de l’électricité est le fils de la belle endormie du cabinet du docteur Spitzner, qui enchanta les surréalistes. Un fils monstrueux, car chacun a reconnu l’homme de Sabra et Chatila. Vladimir Cruells, une fois encore, après « Les pantalons », construit une énigme. Ces visions émanent-elles du dormeur ? Dans ce cas, elles seraient son cauchemar, son remords, son châtiment. Les revenants autour de Macbeth, l’oeil de Caïn. Sont-elles les visions d’horreur déclenchées par ce personnage chez le spectateur ? Pestilence autour du cadavre, irradiations de la bombe ?

Tout se joue dans la relation homme/machine. Homme entre la vie et la mort, mort-vivant, maintenu « artificiellement », grâce à la machine. Machine fabriquée par un système bien vivant, qui fabrique aussi ce paysage sous surveillance, massacres, enfermement, cris. Tout un chacun –même adversaire de l’euthanasie- se demande jusqu’à quand va tourner la petite machine. « Surtout ne le réveillez pas » pose la question à une autre échelle : la grosse machine de mort à l’oeuvre en Palestine, jusqu’à quand ?

René Gaudy